LES MARCHEURS NAVAJO SONT ARRIVES AU MONT TAYLOR, BUT DE LEUR VOYAGE
Le 1er fĂ©vrier 2015, les marcheurs de NihĂgaal Bee Iina (prononcer ni-hi-gahl beh ii-nah, ce qui signifie « Notre Voyage pour l’Existence » ) ont achevĂ© leur quĂȘte, un voyage Ă pied de 360 km, entreprise au nom de leurs enfants, leur terre et leurs ancĂȘtres. La marche Ă©tait une commĂ©moration du
150Ăšme anniversaire de la Longue Marche [de 1864] au cours de laquelle 9500 DinĂ© (Navajo) ont Ă©tĂ© forcĂ©s de marcher, Ă la pointe du fusil, sur des centaines de kilomĂštres, jusqu’Ă Bosque Redondo – un camp de concentration oĂč ils sont restĂ©s quatre ans. Seulement 7304 d’entre eux ont survĂ©cu Ă l’internement et sont retournĂ©s en DinĂ© Tah, la terre d’origine des Navajo. En plus de rendre honneur Ă la rĂ©silience de leurs ancĂȘtres, les marcheurs voulaient aussi faire prendre conscience des problĂšmes causĂ©s par l’extraction de pĂ©trole et de gaz en DinĂ© Tah. Finalement, le groupe a marchĂ© sur tout le trajet de DziĆ Naa’oodiĆii (le Mont Huerfano) jusqu’Ă TsoodziĆ (le Mont Taylor) en 26 jours, au total 360 km.

« C’Ă©tait merveilleux de grimper cette montagne, portant ces priĂšres, de sentir le calme de TsoodziĆ, et justement ce jour-lĂ , c’Ă©tait vraiment calme, ensoleillĂ©, Ă©tincelant » dit Kooper Curley, un des environs 70 marcheurs qui ont participĂ© Ă tout le voyage.
« Mon moment prĂ©fĂ©rĂ© de ce voyage, c’est quand j’ai vu cette image de TsoodziĆ. ĂĂ m’a vraiment fait venir les larmes aux yeux et j’ai pensĂ© « ils ont rĂ©ussi, ils ont rĂ©ussi », dit Libby Williams, une Ancienne DinĂ© qui a aidĂ© les marcheurs pendant leur voyage.
« Ils n’arrĂȘtaient pas de chanter ce chant, ‘Shee naashaa’, » dit Enoch Endwarrior d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique. « J’ai toujours entendu ce chant, mais je n’avais jamais su ce qu’il voulait dire. J’ai appris que c’Ă©tait le chant que ceux qui avaient survĂ©cu Ă Hwééldi [‘Le Lieu de Souffrance’, c’est-Ă -dire Bosque Redondo] ont chantĂ© quand ils ont Ă©clatĂ© de joie, soulagĂ©s de quitter cet endroit et de retourner au milieu des quatre montagnes sacrĂ©es. De voir le sommet m’a rappelĂ© mon arriĂšre-arriĂšre-arriĂšre-arriĂšre-grand-mĂšre. Elle Ă©tait une toute petite fille lors de la rafle, puis Ă Hwééldi. C’Ă©tait une famille de cinq et seules deux ont survĂ©cu – ma grand-mĂšre et sa sĆur. Je ne connaĂźtrai jamais le vĂ©ritable degrĂ© de leur souffrance, mais çà a Ă©tĂ© un sentiment de joie bouleversant juste de voir le sommet de TsoodziĆ. Juste de savoir qu’elle en Ă©tait sortie, qu’elle avait survĂ©cu, qu’elle avait tout endurĂ©, juste pour que je puisse voir cela. »
D’aprĂšs les marcheurs, leur voyage jusqu’Ă TsoodziĆ a Ă©tĂ© plein d’expĂ©riences incitant Ă l’humilitĂ©. En cours de route, Ă Lybrook au Nouveau-Mexique, ils ont parlĂ© avec des enfants dont les Ă©coles avaient dĂ» ĂȘtre fermĂ©es Ă cause de la contamination de l’eau par les puits de pĂ©trole des alentours. Ailleurs, ils ont marchĂ© pendant des kilomĂštres le long d’une file de voitures bloquĂ©es par l’explosion d’un rĂ©servoir de gaz. Un habitant rencontrĂ© leur a dit qu’un meurtre avait eu lieu dans sa famille, il Ă©tait outrĂ© par les sommes d’argent offertes par l’industrie pĂ©troliĂšre. Une jeune femme leur a dit qu’elle ne pouvait plus courir seule le soir Ă cause des innombrables
travailleurs du pétrole et du gazqui sont partout dans la région.
Cheyenne Antonio, une jeune femme de Torreon, au Nouveau-Mexique – au cĆur de l’industrie de fracturation hydraulique en pays DinĂ© – s’est jointe aux marcheurs aprĂšs qu’ils aient rendu visite Ă sa communautĂ©. « C’Ă©tait bon que des gens soient enfin venus pour parler rĂ©ellement de la montĂ©e de la violence. On n’en parle presque jamais et il faut qu’on en parle. Il y a beaucoup de violence chez les enfants, chez nos femmes. Une fois que l’argent du pĂ©trole arrive, vous avez une tout autre personne en face de vous. L’argent les contrĂŽle. Et c’est nouveau dans ma vie, de devoir faire face Ă l’aviditĂ©. »
« Il s’agit de s’occuper des problĂšmes causĂ©s par la fracturation hydraulique, l’extraction de charbon et de gaz dans la rĂ©gion de Four Corners, que la NASA peut voir de l’espace » dit Leslynn Begay de Flagstaff, en Arizona. « Quand les gens voient les marcheurs, çà suscite leur intĂ©rĂȘt, ils posent des questions et prennent conscience. »

La vue d’une grande troupe de marcheurs le long de la route a servi de base Ă de nombreuses discussions et conversations avec les habitants, disent les marcheurs. « Il y avait toujours quelqu’un qui venait demander ‘Pourquoi marchez-vous ?’MĂȘme un employĂ© de Peabody est venu dire « je travail Ă la mine de charbon, mais ce n’est qu’un boulot et je vous soutiens.’ Des choses comme çà remettent tout en perspective. Ces travailleurs, ce ne sont pas seulement des gens, ils font partie de la famille » dit Curley.
MalgrĂ© les difficultĂ©s continuelles qu’ils rencontraient dans le corridor du pĂ©trole et du gaz de DinĂ© Tah, les marcheurs dirent que chaque jour se terminait sur une note d’espoir.
D’aprĂšs Kim Smith de St. Michaels, Arizona, « les Ă©preuves rencontrĂ©es ont Ă©tĂ© ce qu’il y a de plus mĂ©morable dans ce voyage. Voir en rĂ©alitĂ© Ă quel point les nĂŽtres sont pauvres et Ă©crasĂ©s. Mais le plus beau, c’est quand nous leur avons parlĂ© de notre marche de priĂšres, quand nous leur avons dit que nous n’acceptons pas que les seuls emplois pour nous sont dans les champs pĂ©trolifĂšres et les mines de charbon. ĂĂ les a stimulĂ©s. C’est ce que font les dirigeants. Et c’est un groupe de gens qui l’a fait. Ce n’Ă©tait pas une personne, un sauveur venu leur donner cet espoir. C’Ă©tait un groupe de jeunes. »
Une autre jeune organisatrice, Amber Hood, dit : « L’autre jour un Ancien m’a dit qu’avec ces marches nous insufflons Ă nouveau la vie dans le HozhĂł [l’Ă©quilibre intĂ©rieur et extĂ©rieur] et je pense que c’est absolument correct. Je me suis rendu compte au tiers de la marche que ceci est plus grand que la fracturation, plus grand que le secteur de l’Ă©nergie, plus grand que l’extraction de ressources et qu’un gouvernement tribal corrompu. C’est vraiment un voyage de retour vers notre ĂȘtre d’origine, oĂč Ă chaque marche, et j’espĂšre chaque annĂ©e oĂč nous le ferons, nous parlons plus couramment notre langue, nous apprenons plus d’histoires sur notre pays et nos ancĂȘtres. Au cours de la prochaine marche, je veux m’occuper de ramener notre herbologie traditionnelle aux marcheurs. »
Au cours de toutes les discussions avec les marcheurs, çà a Ă©tĂ© un thĂšme rĂ©curant : la solution aux malheurs des DinĂ© n’est pas nĂ©cessairement de se battre contre ce qu’ils ne veulent pas, mais d’incarner ce qu’ils veulent et retourner au mode de vie traditionnel.

« Quand nous Ă©tions Ă TsoodziĆ aujourd’hui, j’ai senti monter une vague de positivitĂ© » dit Dana Eldridge, une des principales organisatrices de la marche. « Nous avons vu beaucoup de mal, de choses horribles pendant notre voyage. Des choses qui font mal physiquement, Ă©motionnellement et mentalement. Mais ce voyage m’a montrĂ© que Nihima NahasdzĂĄĂĄn [Notre MĂšre la Terre] a vraiment le pouvoir de guĂ©rir. Etre dehors, marcher dehors, çà vous soulĂšve vraiment. En grimpant la montagne aujourd’hui, c’est tout ce que je sentais. Je ne pensais pas Ă la nĂ©gativitĂ©. Je ne pensais pas combien toute cette destruction est affreuse. Je pensais seulement que tout est beau et combien je suis reconnaissante et heureuse d’avoir pu faire cette expĂ©rience. »
« Je pense que dans notre Ă©tat d’origine nous Ă©tions un peuple d’espoir » dit Hood. « C’est en train de revenir. Il y a un an, bien que nous travaillions trĂšs dur pour comprendre ce qui se passe et travaillions avec la communautĂ©, çà semblait sans espoir. J’ai ressenti une certaine forme de paralysie Ă©motionnelle. Et cette marche me donne de l’espoir, maintenant. Je crois vraiment que les choses vont aller mieux. Je crois vraiment que nous reconstruisons nos vies, notre Ă©tat d’origine. A chaque marche, je vois la beautĂ© s’Ă©tendre de plus en plus, si on veut. »
D’aprĂšs les organisateurs, cette marche Ă©tait la premiĂšre de quatre voyages principaux vers chacune des quatre montagnes sacrĂ©es des DinĂ© (TsoodziĆ, Doo’ko’o’sĆĂĂd, Dibe NitsĂĄĂĄ et Tsisnajini[Mont Taylor au Nouveau-Mexique, San Francisco Peaks en Arizona, Mont Hesperus dans le Colorado, Pic Blanca dans le Colorado]). Par cette premiĂšre marche, les organisateurs disent avoir acquis beaucoup d’expĂ©rience utile pour les voyages Ă venir.
« Je suis trĂšs enthousiaste pour [la prochaine marche], sachant que nous en sommes capables, que ce ne sera pas un terrible Ă©chec » dit Eldridge. « Je crois vraiment que tout ce que nous devons faire aprĂšs cela, c’est d’ĂȘtre avec la terre. Ce n’est que le dĂ©but d’un rĂ©veil gĂ©nĂ©ral. »
Comme le voyage avait commencĂ© en mettant l’accent sur le rĂŽle dirigeant des femmes et la guĂ©rison par les femmes, les personnes interviewĂ©es ont conclu leur mouvement par ce message :
« Je suis honorĂ©e et fiĂšre de marcher cĂŽte Ă cĂŽte avec ces vraies naataanii [leaders], nos femmes, des femmes DinĂ© sans ego. C’est une marche de guĂ©rison pour notre terre, notre peuple, nos femmes, nos relations, notre mĂšre, avec la confiance dans le fait de rĂ©tablir le hozhĂł [Ă©quilibre, harmonie]. C’est si ancien que c’est nouveau. C’est le remĂšde dont on a besoin et seules les femmes peuvent l’apporter. Voir comment nos communautĂ©s vivent incite Ă l’humilitĂ© ; la fracturation hydraulique, les fuites d’eau toxique, la pollution, les explosions de rĂ©servoirs en face d’une Ă©cole primaire. Il est temps. Nos Anciens en ont besoin. Notre MĂšre la Terre en a besoin. La nation aux cinq doigts en a besoin. ĂĂ ne concerne pas seulement les Navajo, çà concerne tout le monde, tout ce qui vit, on a besoin de tout le monde. Quand les femmes se soutiennent, des choses incroyables se produisent » dit Kim Smith.
Amber Hood, une des principales militantes contre les Ă©pidĂ©mies de viols en Pays Indien dit : « Nous disons non Ă cette violence qui ne se produit pas par hasard. Notre pays subit la violence et cette violence se voit sur nos corps. Que ce soit les violences sexuelles dues Ă l’expansion des camps masculins, la contamination du lait maternel par les poisons, les fausses couches, les enfants nĂ©s avec des retards de dĂ©veloppement, ce sont des façons diverses dont la violence imposĂ©e Ă notre terre touche directement le corps des femmes. Nous devons dĂ©chirer le voile qui nous fait croire que c’est normal, que c’est bien comme çà . Il est dit que pour chaque femme agressĂ©e, nous prions quatre fois pour le retour chez nous et sommes restaurĂ©es dans notre ĂȘtre et guĂ©ries. Que le plus de femmes possible marchent avec nous et reçoivent la guĂ©rison pour tous les traumatismes qu’elles portent, qu’elles soient restaurĂ©es dans leur ĂȘtre simultanĂ©ment avec la guĂ©rison de notre terre, parce que quand nous guĂ©rissons, notre mĂšre guĂ©rit et quand elle guĂ©rit, nous guĂ©rissons. »
Eldridge conclut son interview par de la gratitude : « TsoodziĆ est la montagne que les gens de notre peuple ont vue quand ils sont rentrĂ©s chez eux du camp de concentration. Quand je l’ai vue, je pensais combien j’Ă©tais exaltĂ©e et combien je me sentais positive et pleine d’espoir. Et c’est ce qu’on ressent en rentrant chez soi. »
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